À force de regarder l’horloge se figer, le temps s’étire à l’infini. Ce n’est pas la surcharge qui épuise, mais le vide, l’absence de frissons intellectuels, la sensation de naviguer en eaux stagnantes. Le bore out ne claque pas la porte, il s’infiltre sans bruit, grignote les heures et dévore la motivation, jusqu’à éteindre peu à peu l’envie de se lever le matin.
Certains l’imaginent comme un eldorado : toucher un salaire en échange de journées sans pression. Mais cette vision se brise vite contre la réalité d’un ennui corrosif. L’estime de soi flanche, la lassitude se mue en malaise, parfois jusqu’à l’angoisse. Reste à savoir : comment détecter ce fléau discret, et surtout, comment éviter qu’il ne s’installe durablement ?
Le bore out : quand l’ennui au travail sape toute énergie
Le bore out ne se résume pas à une période creuse ou à une petite baisse de forme. On parle ici d’un syndrome d’épuisement professionnel par l’ennui, identifié par Philippe Rothlin et Peter Werder. Impossible de dresser un profil type : salariés, cadres, dirigeants, toutes fonctions et tous secteurs sont concernés, en France comme ailleurs. Si le burn out explose sous l’effet d’un trop-plein, le bore out, lui, s’installe en silence là où règnent la sous-charge, la répétition des tâches routinières, l’absence de perspective et de reconnaissance. Parfois, la mécanique interne de l’entreprise nourrit ce climat : missions mal réparties, manque de retour, sentiment d’isolement.
On tait souvent ce mal, comme s’il était honteux d’avouer que l’on souffre d’ennui. Pourtant, les répercussions sont réelles : démotivation, perte de confiance, anxiété, jusqu’à la dépression pour certains. Le quotidien se peuple d’une fatigue chronique, le sens du travail s’étiole. L’engagement s’évapore, l’absentéisme s’invite, les nuits deviennent agitées. Petit à petit, la frontière se brouille avec le mal-être au travail.
Pour mieux s’y retrouver, voici quelques distinctions utiles :
- Le brown out, c’est la perte de sens sans ennui profond, une autre histoire. Le bore out, lui, touche spécifiquement celles et ceux rongés par le vide, tandis que le burn out surgit face à l’excès.
- Le bore out ne cible ni une tranche d’âge, ni un métier : il traverse tout l’univers du travail.
L’origine ne dépend pas uniquement de la personne. En entreprise, une organisation défaillante, l’isolement, l’absence de valorisation ou de perspectives d’évolution créent des conditions idéales pour que l’ennui s’installe durablement. Fermer les yeux, c’est laisser ce poison agir en profondeur. Responsables RH et managers doivent rester vigilants et agir, avant que la situation ne s’enlise.
Repérer le bore out : les signaux qui ne trompent pas
Le bore out avance masqué, s’immisce doucement. L’ennui s’installe, le sens du travail s’évanouit, la routine écrase tout élan. Pourtant, certains indices physiques ou psychiques mettent la puce à l’oreille, bien avant que tout ne s’effondre.
Ces signes typiques méritent toute notre attention :
- Fatigue persistante sans lien avec la quantité de travail fournie, souvent accompagnée de troubles du sommeil.
- Procrastination, lenteur, manque d’entrain, sentiment de vide face à la tâche.
- Baisse d’estime de soi, impression d’inutilité, gêne ou honte à se sentir sous-employé au sein de l’équipe.
- Maux de tête, troubles digestifs, anxiété ou passages à vide.
Le plus insidieux reste le désengagement. L’initiative disparaît, la productivité chute, et pourtant, en surface, rien ne semble alarmant. Mais derrière cette façade, les arrêts maladie se multiplient, l’absentéisme progresse, la lassitude s’enracine.
La différence avec le burn out saute aux yeux : il ne s’agit pas d’un excès, mais d’un manque qui ronge. Seul un regard attentif, médecin du travail, psychologue, manager à l’écoute, pourra faire le lien entre ces signes et agir. Le dialogue reste la clé pour mettre un mot sur ce mal discret.
Cartographie du bore out : quand le mal-être se décline sur tous les plans
Le bore out est loin d’être une simple histoire d’ennui. Il agit sur trois registres : physique, émotionnel, comportemental. Les conséquences se font sentir, parfois de façon inattendue.
- Niveau physique : la fatigue s’accroche, même après une nuit complète. Insomnies, migraines, plaintes du corps qui trahit ce que l’esprit ne veut plus dire. Avec la monotonie, les effets se creusent.
- Niveau émotionnel : la motivation s’évapore, l’anxiété s’installe, le moral s’effrite. Quand l’estime de soi s’effondre, il devient difficile de parler de son mal-être. Dans un univers où la performance prime, avouer son ennui demande du courage.
- Niveau comportemental : tout s’alourdit, la procrastination devient la norme, l’absentéisme s’accroît, l’investissement collectif recule. Les arrêts de travail s’enchaînent, la productivité s’effondre. Autant de signaux à ne pas négliger.
Le bore out ne fait pas de distinction : il peut toucher tout le monde, du collaborateur au cadre. Pour le détecter, il faut s’affranchir des préjugés, car il se cache souvent derrière des attitudes jugées à tort comme de la paresse. L’enchaînement est parfois brutal : la perte de sens s’installe, les défis disparaissent, et la santé mentale ou physique vacille. Pour y voir clair, il faut un effort collectif, un regard partagé, une volonté d’agir.
Sortir du bore out : des pistes concrètes pour reprendre pied
Le bore out se développe là où le quotidien n’offre plus de relief. Pourtant, il existe des moyens concrets pour s’en extraire et retrouver l’envie de s’impliquer. Tout commence par un échange libéré : nommer l’ennui, reconnaître la perte de sens, c’est déjà amorcer la sortie de l’impasse.
Voici quelques leviers à activer concrètement :
- Entretiens réguliers avec la hiérarchie ou les RH pour clarifier la charge de travail, mettre en lumière les tâches inutiles, redéfinir les missions, et empêcher la routine de s’installer.
- Mobilité interne et bilan de compétences : envisager d’autres horizons, valoriser les expériences acquises, s’orienter vers des projets plus stimulants.
Pour les entreprises, lutter contre le bore out ne se résume pas à quelques mots. Il s’agit d’apporter une reconnaissance authentique, de proposer des formations, de permettre à chacun de s’impliquer dans des missions qui ont du sens. Former les managers à identifier les risques psychosociaux et à accompagner les salariés sans jugement, c’est miser sur la santé collective et la force du groupe.
Parfois, le mal-être s’accroche. Il est alors judicieux de consulter le médecin du travail, un psychologue ou un conseiller en évolution professionnelle. Quand l’écart entre ses attentes et la réalité semble infranchissable, la rupture conventionnelle ou un projet de transition professionnelle peuvent ouvrir la voie à un nouvel élan. Retrouver du sens, c’est parfois accepter de tout remettre à plat, de questionner ses repères, pour mieux écrire la suite de son parcours professionnel. Le bore out n’est pas une fatalité : il appelle surtout à ne pas rester seul face au vide.


